Fin de vie & Psychanalyse

 

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Menace de disparition et relance désirante

« Les patients que Jérôme Alric rencontre de sa place de psychologue clinicien attaché à une équipe mobile de soins palliatifs ont la particularité d’avoir leur vie psychique à l’arrêt, d’être comme paralysés dans leur pensée. « Les paroles peuvent faire un bien indicible ou créer de terribles blessures », disait Freud. Dans la pratique des soins palliatifs les anticipations probabilistes, issues des constructions médico- biologiques et épidémiologiques du vivant, ont figé par avance la certitude de la mort et avec elle, la vie psychique. Ce savoir est anxiogène, il excède les possibilités de représentations du patient, blesse son narcissisme et l’amène à vivre au-dessus de ses moyens psychiques. Menacé de disparition, le patient qui reçoit cette parole se retrouve aux prises avec une forme de fascination anticipée de sa mort ; il ne fait alors le plus souvent qu’attendre l’heure fatidique, résigné et soumis à l’oracle statistique de son destin. L’orientation hypertechnicienne de la médecine a, sinon créé le mouvement palliatif, tout du moins largement contribué à son développement. Depuis une bonne dizaine d’années, la médecine scientiste a pris conscience de la déshumanisation de ses actes de soins. Elle a décidé de confier à d’autres la prise en charge de la souffrance psychique à proximité de la mort, souffrance qu’elle a, en grande partie, elle-même créée.

Véritable humanisation des soins pour ce qui concerne le traitement de la douleur et les symptômes d’inconfort, mais aussi pour toute l’attention portée à la personne, les soins palliatifs viennent honorer humainement le malade dans sa singularité et promouvoir le concept de dignité jusqu’au bout de la vie. Vivre sa vie jusqu’à sa mort. Le
travail de ces équipes est admirable, il renoue avec le sens profondément thérapeutique du soin médical aujourd’hui contraint par la technique. Aussi est-ce une autre forme de violence faite à ces équipes lorsque leurs collègues médecins ou leurs curatelles institutionnelles, quand ce n’est pas l’environnement familial, les pressent d’administrer techniquement et scientifiquement la mort au patient « en fin de vie », comme on dit. »

Extrait de la Préface du Pr Roland Gori

 

Cet ouvrage est la thèse de doctorat en Psychologie, mention Psychopathologie clinique et Psychanalyse de Jérôme Alric, qu’il a soutenue publiquement le 13 décembre 2006 à l’Université d’Aix-Marseille I sous la direction du professeur Roland Gori.
A l’issue de la soutenance et de la délibération, le Jury a décerné à Monsieur Jérome Alric le titre de docteur en psychologie de l’Université de Provence avec la mention très honorable avec les félicitations del’ensemble des membres du Jury.
Pour les besoins de la publication, le présent manuscrit a été par endroit légèrement remanié et certaines formulations ont été améliorées par rapport au texte initial. De même, le titre originel : «La psychanalyse au risque du mourir. Menace de disparition et relance désirante» a aussi été partiellement remplacé à la demande de l’éditeur.
Ce travail a reçu le premier prix de thèse SFAP/Fondation de France en 2007.

 

Jérôme Alric
Jérôme Alric

L’auteur : Jérôme Alric

Docteur en psychopathologie, Jérôme Alric est psychologue, psychanalyste.

Il exerce depuis plus de 15 ans dans le Département des soins palliatifs du CHRU de Montpellier, à l’UMSP (Unité mobile de soutien et de soins palliatifs, depuis 2000) et à l’UASP (Unité d’Accompagnement et de soins palliatifs, de 2007 à 2013. Membre de la SFAP (Société française d’accompagnement et de soins palliatifs), il fait partie du Comité pédagogique du Master « Recherche clinique en médecine palliative » à l’Université Paris-Diderot et enseigne dans ce cadre.

Il est chargé d’enseignement universitaire à Montpellier (Université  des lettres Paul Valéry Montpellier III, Université de médecine) et aussi dans de nombreuses écoles paramédicales.

Jérôme Alric est aussi membre fondateur d’Espace Analytique Languedoc, (regroupement de psychologues cliniciens, de psychanalystes et de soignants) rattaché à l’association psychanalytique EspaceAnalytique. Dans ce cadre, il anime le séminaire « Psychanalyse, Médecine, Institution : enjeux contemporains ».

 Avant-Propos de Jérôme Alric

« Moi, la vérité, je parle… » et la prosopopée continue. Pensez à la chose
innommable qui, de pouvoir prononcer ces mots, irait à l’être du langage,
pour les entendre comme ils doivent être prononcés, dans l’horreur » (…)

« Moi, la vérité, je parle… » passe l’allégorie. Cela veut dire tout simplement
tout ce qu’il y a à dire de la vérité, de la seule, à savoir qu’il n’y a pas
de métalangage (affirmation faite pour situer tout le logico-positivisme), que
nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai, puisque la vérité se fonde de ce
qu’elle parle, et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire ».
J. Lacan, Les Ecrits

Cette recherche trouve son origine d’une nécessité à construire du sens sur ce qui me dépasse. Elle vient en écho de l’urgence singulière dans laquelle se trouve le patient à proximité de la mort : urgence à tenter, par la parole, un ultime ressaisissement subjectif.

La clinique d’accompagnement de patients ayant une maladie grave évolutive m’a confronté, de manière plus ou moins latente, au sentiment d’être capté et menacé personnellement par l’orbite funèbre du mourant. C’est en me laissant être affecté par les mots des patients, en m’autorisant à les laisser résonner que s’est produit, en moi, une sorte de travail psychique. Ce travail de thèse, en forme de sublimation, s’inscrit dans ce mouvement de métabolisation des effets sur moi des paroles entendues.

Dans cette clinique vertigineuse, j’ai eu fréquemment besoin de m’arrimer aux concepts théoriques de la psychanalyse. Ils ont constitué un appui nécessaire qui m’a donné l’impression de ne pas m’engager complètement les mains vides. Cette conflictualité « garder les mains vides »/« n’avoir pas les mains vides » a mis en tension ma position d’écoute pour oeuvrer dans ce champ. Il s’est agi à la fois de renoncer à toute attente quelle qu’elle soit et, en même temps, de s’accrocher résolument à la pulsion de vie.

Cette entreprise de conceptualisation et de transmission s’origine des effets d’angoisse directement issus des rencontres cliniques. Il s’agit de mettre en oeuvre un travail de construction de sens sur le hors-sens des situations de mort annoncée. D’une part, ce mouvement sert de digue à mon angoisse et permet de dissoudre (partiellement tout au moins) certaines difficultés contre-transférentielles. Et d’autre part, plus fondamentalement, il participe de l’acte thérapeutique lui-même. Tel est le pari des pages qui suivent.

Mon inscription dans la recherche en psychopathologie clinique et psychanalyse a eu lieu dans le même temps où j’ai rencontré la pratique en soins palliatifs. Au-delà du strict objectif universitaire, ce labeur a eu, pour moi, une fonction de viatique pour la traversée de cette clinique.

Dans la mythologie grecque et romaine, le viatique est une pièce de monnaie que l’on met dans la bouche des morts. A partir du XVIème siècle, viatique reprend le sens du latin ecclésiastique « sacrement de l’Eucharistie administré à un malade en danger de mort ». Au sens religieux, le viatique apporte un soutien à proximité de la mort, il constitue même un secours pour passer dans l’autre vie.

Mais le mot a aussi le sens de « provision ou argent de voyage », c’est l’indemnité de route pour payer le voyage des officiers romains.

Viatique regroupe en effet l’argent et les vivres qu’emporte un voyageur, c’est «ce qui sert à faire la route».

Pour moi, la métaphore du viatique indique que quiconque se tient en ce lieu de l’intime de la proximité de la mort doit en payer le prix. Ainsi, cette thèse témoigne-t-elle de cette dynamique. Ecrire, témoigner…Payer pour, symboliquement, être autorisé à traverser de l’autre côté sans encombre, c’est à dire ici, franchir la porte du mourant, ce qui signifie pour la psychanalyse, approcher au plus près l’énigme de sa vie psychique.

Qui plus est, cette clinique interroge constamment le désir du thérapeute. Mon désir de me tenir à cette place fait resurgir le souvenir que j’aimoi-même été confronté, durant l’enfance, à une annonce médicale
concernant une maladie, et ce à un moment charnière de mon histoire signifiante. Cette annonce, qui mettait moins en jeu mon pronostic vital que la perte réelle d’une image de moi-même, a constitué une mort symbolique. Ce présent travail en dit, assurément, à mon insu, quelque chose.

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