Face à l’avortement

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Journal d’une psychanalyste à l’hôpital

Le malaise s’installe lorsque le médecin responsable de l’unité d’orthogénie, absent pour raisons de santé, n’est pas remplacé. Les équipes s’interrogent. C’est dans cette période de tourmente que Gaëlle de Decker décide de tenir un journal de bord. Elle y témoigne dans un style accessible et vivant de son travail de psychologue-psychanalyste avec les femmes ayant recours à l’avortement mais aussi auprès des équipes soignantes qui les prennent en charge. L’auteure nous propose une traversée au coeur d’un centre IVG, des bureaux de consultation à l’hôpital de jour, en passant par le bloc opératoire, pourtant fermé à toute personne « étrangère au service ». Mais elle persiste, décloisonne les lieux et crée des espaces de parole : toute parole mérite d’être prise en compte, celle des femmes mais aussi celle des soignants. Reconnaître la valeur de la parole est de la responsabilité du psychanalyste. Cela semblait important de le rappeler à une époque où nos systèmes de soins semblent plus soucieux de rentabilité que d’humanité.

Gaëlle de Decker

L’Auteure: Gaëlle de Decker

Psychologue dans le département de gynécologie-obstétrique du CHU de Montpellier, Gaëlle de Decker est psychanalyste. Elle a co-écrit « Rester vivant avec la maladie. Clinique psychanalytique en cancérologie et en soins palliatifs », sous la direction de Jérome Alric, paru aux Editions Erès en 2015.

 

Préface du Professeur Bernard Hédon:

Professeur Bernard Hédon
Professeur Bernard Hédon

Mettre une blouse blanche et vivre la vie d’un centre d’Orthogénie, le lieu où sont accueillies les patientes qui désirent interrompre leur grossesse et où sont réalisées les IVG : vous n’aviez probablement pas pensé pouvoir le faire. C’est pourtant ce que Gaëlle de Decker nous permet de réaliser, avec le réalisme de celle qui découvre, et le regard perçant de la psychanalyste qui lit derrière les mots et les attitudes. L’entrée dans cet univers si particulier ne peut manquer de faire réfléchir et, sûrement, le lecteur va s’en trouver changé. On ne peut impunément se trouver confronté à une réalité aussi humaine. Mais que personne ne soit inquiet. Les psychologues nous l’enseignent depuis longtemps : la découverte de la réalité évite les débordements de l’imagination et de la fiction.

L’IVG, interruption volontaire de grossesse, est devenue, depuis la loi Veil de 1975, une activité médicale organisée qu’on qualifie volontiers de «service public». Mais selon sa culture, sa religion, son milieu social, et, disons-le aussi, selon sa propre expérience personnelle, l’approche que l’on a de l’IVG est plus ou moins chargée émotionnellement et moralement. On vient tout juste de célébrer le 40e anniversaire de la loi Veil, et quand on est témoin des combats politiques et des joutes verbales choquantes auxquels ils ont parfois donné lieu, on mesure le chemin accompli. Pourtant, aujourd’hui encore, les tentatives d’évolution de la loi initiale (suppression de la notion de détresse, suppression du délai légal de réflexion) ont donné lieu à des prises de position parmi lesquelles on peut facilement reconnaître les réflexes fondamentaux des groupes de pression de ceux qui sont sûrs de détenir la vérité à imposer à tous.

Le médecin se doit d’avoir une approche différente. D’abord, parce que, pour lui, les anathèmes ou la polémique ne doivent pas exister. Nous sommes avant tout des soignants. La connaissance et la technique sont bien sûr indispensables mais elles sont toujours au service du soin, et qui dit soin dit obligatoirement empathie, un mouvement spontané tourné vers la patiente, à la fois respectueux de sa personne et désireux de lui venir en aide. Il ne s’agit pas d’une simple compassion molle ou pleurnichante, mais d’un mouvement qui porte vers l’autre, qui crée le désir de l’aider, qui cherche à le comprendre et jamais à le juger. Un médecin n’a pas à être «pour» ou «contre» l’IVG. C’est pour lui une réalité médicale et vouloir la supprimer serait ramener la société à l’hypocrisie et la barbarie qui prévalaient dans notre pays avant la loi Veil.

Même si l’Orthogénie ne relève pas obligatoirement de l’exercice spécialisé, les gynécologues-obstétriciens y sont naturellement confrontés. Ce n’est pas le moindre paradoxe qu’une profession qui est en général choisie pour la grossesse, l’émergence de la vie et la naissance, doive aussi prendre en charge leur interruption volontaire. C’est ainsi que dans la plupart des centres hospitaliers il y a un «secteur» d’Orthogénie, ou un «service» d’Orthogénie, attenant ou relié au service de Gynécologie-Obstétrique de façon à utiliser son matériel (locaux de consultation, échographe), ses moyens (bloc opératoire), ses médecins (gynécologues-obstétriciens, anesthésistes, sages-femmes) et bien souvent aussi son personnel (secrétaire, infirmière, psychologue). Il est vrai que, au moins au début, ces activités d’Orthogénie étaient bien séparées des autres activités de la Gynécologie-Obstétrique, principalement pour des raisons de confidentialité. Elles le sont beaucoup moins aujourd’hui, et c’est une bonne chose. Cela évite de faire de l’IVG une chose à part, un peu stigmatisée, comme à la limite du honteux. Surtout, la plus grande implication des équipes évite d’abandonner l’IVG aux mains de quelques uns seulement. L’IVG fait désormais partie des programmes d’enseignement, et si les internes sont souvent délégués pour réaliser un geste réputé facile, il est normal que l’ensemble des praticiens y contribuent à tour de rôle. A Montpellier le partage va jusqu’aux patrons qui, en faisant eux aussi les IVG, montrent l’exemple aux plus jeunes.

Le service rendu est loin d’être parfait cependant. Certes, l’essentiel est assuré, les grossesses qui doivent être interrompues le sont, et il n’y a plus, dans notre pays, et heureusement, des patientes laissées pour compte qui sont obligées de se rendre à l’étranger pour faire interrompre leur grossesse, ou, pire, de le faire elles-mêmes clandestinement, avec tous les risques que cela comporte pour leur santé et même parfois pour leur vie. Mais cela est très insuffisant. L’IVG, il faut la faire, certes, mais c’est mieux si on peut la faire tôt, quand la grossesse est moins évoluée.  Cela nécessite de faciliter l’accès aux soins grâce à des rendez-vous rapides. Le CNGOF (collège national des gynécologues et obstétriciens) demande que le rendez-vous puisse être donné dans les cinq jours, pas au-delà. Et ce serait mieux si les praticiens pouvaient utiliser ce moment privilégié de dialogue avec la patiente pour s’assurer d’un suivi médical, d’un suivi contraceptif, voire, quand nécessaire, d’un suivi social. Il faut pour cela que les postes soient créés pour pouvoir répondre aux demandes.

Le Collège National de Gynécologie-Obstétrique ne cesse de le rappeler et de réclamer les moyens matériels et humains qui permettraient de faire passer les messages nécessaires afin que les centres d’Orthogénie soient aussi des centres de prévention, d’information, voire (je sais que le mot fait bondir certains, mais tant pis, je le pense) d’éducation. Mais les autorités sanitaires se satisfont que le service public soit assuré, sans regarder plus loin. Les pouvoirs publics ne font pas ce qu’il faut, et les praticiens souffrent d’être laissés seuls face à cette activité qu’il leur faut assumer.

Or, ce n’est pas une fatalité qu’une grossesse sur cinq soit appelée à être interrompue. Sans faire intervenir d’idéologie malthusienne ou culpabilisante, qu’on le veuille ou non, l’interruption de grossesse n’est pas la meilleure manière d’assumer sa sexualité ou la planification familiale. Cela ne peut reposer sur le seul corps médical, mais exige au contraire une vraie stratégie pluridisciplinaire. Tant que les services de Gynécologie-Obstétrique ne seront pas dotés des moyens nécessaires, l’IVG risque fort de continuer sur le même rythme avec des praticiens qui font leur travail mais qui sont aussi conscients qu’ils pourraient le faire beaucoup mieux.

Le service d’Orthogénie de Montpellier n’est pas meilleur ni pire que les autres. Grâce au regard et aux mots de Gaëlle de Decker il nous a ouvert ses portes, et aussi, cela se sent à la lecture, son cœur. Il ne s’agit pas d’exhibitionisme ni de voyeurisme, mais d’un tableau fidèle et respectueux qui aide à savoir et à comprendre.

Au nom de tous je la remercie de cette œuvre utile qui est une contribution importante pour nous aider collectivement, soignants, patientes, jeunes et moins jeunes, à nous impliquer pour mieux prendre en charge et accompagner le recours à l’IVG.

Bernard Hédon

Chef de service de Gynécologie-Obstétrique au CHU de Montpellier

Président du CNGOF (Collège National des Gynécologues et Obstétriciens)

Interview de Gaëlle de Decker Le Magazine de la santé du 21 juin 2016 – France 5

interview de Gaelle De Decker lors du Magazine de la Santé le 21 Juin 2016. Face à l'avortement
Visualiser l’interview de Gaëlle de Decker lors du Magazine de la Santé le 21 Juin 2016.

 

Extrait de l’avant-propos

« Une année sans chef. C’est le titre du journal que j’ai commencé à écrire depuis un an. Une année sans « supervision médicale » comme dit l’un des professeurs de médecine qui accepte, du bout des lèvres, de venir animer des réunions en attendant que son confrère, victime d’un brutal problème de santé, revienne assurer la fonction dont personne ne veut. D’ailleurs, il ne propose pas de dates. Etre le responsable de « l’unité fonctionnelle d’orthogénie » d’un département de gynécologie à l’hôpital n’est pas un poste convoité. Pourtant, il s’agit de diriger le service qui accueille chaque année plus de mille femmes demandant à interrompre leur grossesse. L’activité est importante mais quarante ans après la loi du 17 janvier 1975 autorisant l’avortement en France, elle reste une activité qui dérange, qui interroge, elle reste le parent pauvre de l’hôpital. Aussi, peu de gynécologues choisissent un centre d’IVG pour y faire carrière. Dans ce lieu, le médecin est au service de la femme ; c’est elle qui lui adresse une demande singulière, celle d’interrompre une grossesse, sans autre motif. Pour cela, elle est souvent jugée. Cela reste-t-il un scandale de refuser une grossesse, de pouvoir le faire librement et sans avoir à se justifier ? Peut-être. Les débats autour de la suppression de la notion de détresse figurant dans la loi de 1975 et les marches anti-avortement ont montré que les débats restent passionnés quand il s’agit d’une question aussi cruciale que de décider de poursuivre ou non « la vie »… »